La ligne de temps de l’amour selon Bégaudeau

L’amour, comme titre de roman. Ça donne envie. Ça fait pompeux. Ou facile. Entre Noêl et la Sain Valentin, facile à caser comme cadeau. Oui. Tout cela peut nous empêcher de nous atteler à ce livre. Sauf quand on vient, comme moi, de découvrir Bégaudeau, on a envie d’y aller quand même.

L’amour, c’est l’histoire modeste de Jeanne et Jacques. Deux vies séparées, un béguin, une vie ensemble, des hauts, des bas. L’histoire avance sur une ligne de temps qui progresse de 1970 à nos jours, sans trop se poser de questions. On y trouve l’équilibre singulier qui se joue entre deux amoureux, époux, parents, retraités, veufs. Chaque lecteur est témoin, grâce à François Begaudeau, de cet amour simple, dans un décor ringard ou vintage (selon que l’on aime ou pas Claude François, et la radio allumée dans la cuisine).

Parlons de la structure de ce roman. François Bégaudeau nous prend fermement par la main et nous fait progresser à la bonne vitesse sur cette ligne de temps en y insérant des détails de pratiques, de coutumes, d’objets culinaires, d’artistes montants et descendants. Voyage dans le passé garanti. L’auteur nous raconte les moments importants, marqueurs sociaux, ou les moments anodins qui témoignent de la relation grandissante de Jeanne et Jacques. Il utilise des raccourcis délicieux pour sauter les années pendant lesquelles leur amour aurait pu nous paraitre ennuyeux : on verrait presque la société et les moeurs changer sous nos yeux. Un timelaps d’une famille simple et loyale.

Et le style ? Tout au long du récit, Bégaudeau s’attache à partager un album visuel et sonore. Les dialogues rares, mais justes, savoureux comme la bande son d’un film mythique. Ses personnages sont attachants – contrairement à « Un Enlèvement » – et on termine les 90 pages en étant presque de leur famille. J’ai apprécié chaque page de ce livre, refeuilleté quelques-unes pour les lire à haute voix. Les phrases sont si bien pesées. Il n’y a pas un mot de trop. Aucun ennuie. Le lecteur pourra à un moment être distrait par la mise en avant des marqueurs du temps d’avant (l’arrivée de la machine à laver le linge et la vaisselle, de la télévision, du blackberry), mais les personnages, tendres comme une étreinte du passé, nous remettent dans le droit chemin.

Un petit extrait pour vous donner envie ? Extrait, pioché dans débuts de la relation de Jeanne et Jacques, mariés depuis peu.

« On s’organise pour alterner les sorties personnelles. Un coup c’est Jacques qui enterre une vie de garçon, un coup c’est Jeanne qui va dîner chez Guillaume et Nathalie revenue au pays pour passer en libéral. Avec le temps, comme les amis de l’un sont les amis de l’autre, les sorties personnelles se font rares. Les sorties tout court. Les téléphones sont à touche, les bouteille de soda en plastique, les mouchoirs en papier, les têtes d’homme nues, les machines à coudre envolées, le papier peint suranné, les baguettes tradition, les wagons non-fumeurs, les shorts de foot longs, et Jeanne et Jacques préfèrent le plus souvent lambiner pieds nus sur la moquette qu’ils ont choisie épaisse et vert d’eau.« 

Vivement le prochain Bégaudeau !

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