Pauvre Folle. Séduire sans lasser en écriture. Do’s and don’ts.

J’aime Chloé Delaume. Je l’aime pour sa façon radicale de parler de la sororité. Sa posture narrative, ancrée dans le réel et le fantasque. C’est une autrice qui a du chien, qui laisse la place au questionnement dans ses peintures d’extrêmes, et qui a de l’humour, beaucoup – car oui, on peut être féministe, très drôle et avoir un second degré à tout épreuve. Elle jongle si facilement entre les amours hétéro, bi, pan, que son dernier roman éclairerait bien des boomers sur le sujet.

J’ai donc lu Pauvre Folle. Publié chez Seuil. Plus exactement, je l’ai dévoré, annoté. J’ai adoré et détesté. Pauvre Folle, c’est l’histoire d’une fille qui prend le train, et qui repasse les épisodes douloureux de son histoire-passion avec un homme, plutôt bi, plutôt flottant. Un mec qui est là, puis plus là. Un homme amoureux d’un homme, mais aussi de cette fille-héroïne, ou de la chimère qu’elle représente. Et oui. Notre héroïne est une princesse qui se la joue, qui aime les envolées lyriques, les mises en scène romantiques, et qui concrétise sa rage de vivre partout où elle se pointe, sauf peut-être dans ses soirées entre amies, où elle recharge ses batteries, et se révèle humaine, pleine de doutes. J’ai adoré et j’ai moins aimé. Ici encore, on parle de style d’écriture.

Adoré ! L’usage de la fantaisie. Chloé Delaume utilise pour balayer les chapitres de cette histoire d’amour un peu loupée un objet métaphorique : un rêve qui devient matière vivante sous les yeux de l’héroine, que l’on extrait de sa tête, que l’on malaxe, et que l’on interroge comme un oracle. Petite trouvaille fantaisiste, c’est la pointe de magie qui fonctionne très bien.

Adoré ! Le style poétique. Les retrouvailles des amoureux dans une clairière. Quel que soit le décor de leur rencontre l’autrice gomme le réel pour nous offrir deux êtres amoureux, tournés vers une séduction faite de bons mots, de costumes froufroutant et dentelés, de tendres pensées. Cette clairière comme une bulle où la froide réalité ne peut atteindre personne.  

Adoré ! Les personnages des ami-e-s. Que l’écriture puissante et immersive de Chloé Delaume nous rend si réels et tendres. Des ami-e-s qui écoutent, guident, laissent filer, à coup de parler franc et de respect. Je sais de quoi je parle. J’ai les mêmes.

Néanmoins ! Il est des procédés que Chloé Delaume utilise, du haut de son statut d’autrice reconnue et utile, mais que je ne recommanderai jamais à un aspirant écrivain de mettre en oeuvre (pardon Chloé Delaulme) ! Grosso modo, il s’agit de coups de génie stylistiques martelés en boucle.

Par exemple. Les marches de style. On passe du fanzine froid féministe à la poésie lyrique bouillante. Chaud, froid, chaud, froid, chaud, heeeelp. Ce pourrait être une chouette allégorie de la bipolarité, mais on finit par ne plus savoir, nous, lecteur, à quelle température est notre peau.

Autre crispation. L’utilisation des étapes du train en gare pour parcourir les chapitres de l’histoire d’amour. Coup de génie au début, le livre progressant, il y a une sorte de relâchement. On devine un exercice imposé, cette partie est moins soignée. Le lecteur redoute presque d’arriver en gare et de se frapper une nouvelle fois le coup du rêve.

Ou encore. L’usage intensif d’un même champ lexical qui fane l’entousiame au fil des pages. Lorsque le lecteur peut terminer vos phrases et si le mot « clairière » lui donne des boutons, c’est qu’une ligne rouge est franchie.

Dans mes ateliers d’écriture, j’accompagne les auteurs sur cet équilibre précaire d’une séduction efficace qui ne doit pas lasser. J’explique, qu’il faut imaginer son lecteur favori, lui attribuer des qualités de subtilité et de finesse, et qu’il ne faut jamais jamais qu’il voit les coulisses, le décor de la prochaine scène ou devine le recyclage d’un accessoire d’une scène précédente, faute de moyen. Je l’ai vu venir ! est un tue l’amour direct.

Par certains aspects, Pauvre Folle fait entrapercevoir la structure du livre, on sent le travail, et la magie s’effondre. Lisez-le pour y piocher le meilleur, vous y lirez un conte moderne d’amour et parcourerez les facettes complexes des genres et desirs de notre siècle. Rien que pour cela, le livre vaut le détour !

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