Feu – La vérité de chacun, en immersion complète

Ce qui est chouette, en amour, c’est de connaître la vérité de chacun. C’est la conclusion à laquelle nous étions arrivées avec une amie chère, après avoir disserté de nos précieux amoureux. Un petit bout de vérité, biaisée et éphémère, mais vérité quand même, que l’on rêve de connaître. Dans son livre Feu, publié chez Fayard, mais aussi disponible en Livre de Poche, Maria Pourchet nous livre deux vérités autours d’une même histoire, percutantes et drôles, bâties sur des personnalités radicalement opposées.

De quoi ça parle ? Laure, professeur d’université, cherche un peu d’air dans sa vie de famille raisonnable et planifiée. Clément, trader alternant génie, et médiocrité, froid comme une plaine des terres australes, mais s’amuse de cette amante. L’histoire classique. Rencontre, adultère, les messages à 2 heures de mat qui débordent, la chute de la passion. Et chacun continue son chemin. Maria Pourchet nous raconte tout, à coup de chapitres alternés. Une fois lui, une fois elle.

Pourquoi ce roman est-il le livre que vous devriez lire tout de suite maintenant ? Son parti pris stylistique. Les deux narrations sont omniscientes et embarquent avec elles les détails de la vie et du point de vue de chacun des personnages. Amis écrivains, ce livre est une leçon de style. Une narration à la deuxième personne du singulier, qui immerge le lecteur aussi bien qu’un monologue intérieur de 358 pages. En atelier d’écriture, nous passons beaucoup de temps à choisir le point de vue, le style de narration. Et Maria Pourchet réussit un tour de force. Elle a osé, et réussi !

Elle. La fenêtre de Laure est détaillée par le biais du ‘tu’, on ne sait pas trop qui lui parle pour décrire ses errements, mais c’est brillant. Phrases courtes. Flashback discrets. En quelques mots puissants, on capte les filets intérieurs dans lesquels Laure se débat, et on a accès en même temps à toute la complexité familiale qui la plaque sur le sol. Le récit s’accompagne du regard jugeant ou encourageant de feu sa mère et de feu sa grand-mère. Ma réplique préférée ? Lorsque Laure vacille sous le charme approximatif de Clément, Maria Pourchet fait parler la mère de Laure  « Mais fous-moi le camp, s’époumone maman de sous la dalle, depuis les femmes éteintes mais renseignées ». Les femmes éteintes mais renseignées. Nan, mais comment aller chercher une description pareille pour parler de nos mères ! Je vous en donne une autre, mais uniquement pour vous donner envie de vous lever et aller acheter ce livre maintenant. On est en Septembre, Laure vient de recevoir un SMS de Clément en réunion de rentrée, alors qu’ils sont en froid depuis le mois de Juillet. « Tu lis ses mots flous dont le signifié n’a aucune importance. Quelque chose en toi se dénoue, et tu es soudain en Juillet. Tu souris si fort qu’on te voit nue. » Convaincus ?

Lui. La fenêtre de Clément joue aussi sur les « tu », mais ici, c’est Clément qui s’adresse à son chien, animal lourd et encombrant, auquel son maître est attaché plus que tout. Clément lui raconte sans filtre, ses doutes, ses agacements, ses émotions – il en a parfois, surtout vers la fin. Mon passage lumineux « Elle a dit je t’aime, et c’est à moi qu’elle pensait. Je suis parvenu à pleurer, mais vraiment sans rire, et j’ai failli appeler ma mère pour lui dire. Je soupçonne en effet ma mère d’avoir ordonné sur mon berceau une malédiction obscure et médiévale : dès lors que moi, sa mère, je suis incapable d’aimer ce truc, qu’aucune femme n’y parvienne, ainsi soit-il. Jusque-là, ça fonctionnait du tonnerre de Dieu. » Clément donne également à son chien sa lecture de notre société, c’est délicieux.

Ce roman est intelligent, vivant, et écrit avec un style qui donne envie de cesser toute activité sérieuse ou frivole, pour finir cette histoire, déguster chaque phrase, ciselée précieusement.

Je m’emballe ? Oui. Mais lisez-le, vous comprendrez.

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