
Cette semaine, je suis allée voir dans un petit cinéma confortable le film « Yannick ». C’était mon premier Quentin Dupieux, c’était mon premier Raphaël Quenard, c’était mon premier film aussi court depuis bien longtemps. Que des premières, une grande aventure.
L’objet de ma jalousie. A la sortie, j’étais animée de sentiments intenses et variés. Ce film est rafraichissant, profond, bien joué, trop court, intelligent – alors oui, c’est un peu prétentieux de trouver un truc intelligent, mais allons-y quand même. Attablée au Café des Arts, je dissertais en bonne compagnie sur cette œuvre, et au fond de moi grandissait un sentiment étrange. Une petite voix, façon Nelly Olson dans la petite Maison dans la Prairie me susurrait : un personnage pareil, tu ne sauras jamais l’incarner avec tes mots. Un sentiment de jalousie et d’admiration grandissait. Etant donné tout le bien que je pense de ce film, et mon engagement à encourager mon entourage et tout inconnu qui me lit à aller voir ce chef d’œuvre, je vais essayer de ne pas spoiler. Mais parlons un peu du personnage de Yannick, interprété par Raphael Quenard, puisque c’est bien ce duo qui est l’objet de ma jalousie : ce personnage et cet acteur. Dès la première seconde où Yannick prend la parole dans ce film, on est sous le charme. On est convaincu. On comprend la profondeur du personnage. On est confronté à ses zones de lumière et d’ombre. On est charmé. On est secoué. On a envie de le découvrir.
Raconte-moi un personnage. Dans mes ateliers d’écriture, j’essaie de transmettre des outils à mes écrivains-aspirants (oui, je dis « mes » parce que je les trouve touchants, surprenants, et je suis fière d’eux, façon maman poule). Une des choses sur laquelle je passe beaucoup de temps est la notion de personnage. Avant de se lancer dans la rédaction d’une œuvre, je recommande d’aller créer son personnage, façon « je fais pas semblant de bosser ». Il s’agit de dessiner les contours précis de son personnage. Raconter son histoire, comprendre ses traits de psychologie principaux, lui inventer une famille convaincante, détailler son physique, si c’est important. En général, je suggère de travailler avec un mind-map et de multiplier les branches informatives sur le personnage au gré de la fantaisie ou de l’intention de l’écrivain.
Mais ne me raconte pas tout. Toute cette matière n’est pas à utiliser d’emblée dans une description, évidemment. Elle ne sera peut-être jamais utilisée. Mais pourquoi se donner tout ce mal ? Cette matière affleurera ligne après ligne dans le récit, et garantira que le personnage évolue de manière cohérente dans l’histoire. Le fait que l’écrivain ait en tête toute cette série de détails à propos de son personnage lui permet de choisir des mots précis et cohérents lorsqu’il met en scène celui-ci. Savoir qu’un personnage est de grande taille par exemple, permettra de l’inscrire d’une manière particulière dans l’espace, peut être aura-t-il toujours une tête de plus que tout le monde, peut-être, marchera-t-il d’une façon remarquée, peut-être aura-t-il un style vestimentaire influencé par sa taille, peut-être cela jouera-t-il sur son rapport aux autres. Se poser ces questions avant d’entamer l’écriture, permet donc de présenter au monde son personnage de manière plus convaincante, plus attirante, éveillant même la curiosité, puisque le lecteur peut sentir une histoire particulière derrière ce personnage.
Mais là. Ce Yannick. Ce personnage. Les premiers mots prononcés, sa voix, ce regard, la position de son corps, la façon dont il s’adresse au public et aux acteurs dans ce théâtre où se déroule la première scène. La dualité mise en avant dès les premières secondes, humilité et détermination. C’est une démonstration magistrale de personnage convaincant. Vous pourriez vous moquer de mon ébahissement. En disant que je suis la fille qui découvre au XXIème siècle la puissance supérieure de l’image sur les mots. Oui, mais non. C’est bien plus que cela. Le réalisateur a réussi à choisir les premiers éléments à mettre dans la bouche de Yannick pour que dès les premières secondes, on ait envie de passer sa vie dans ce théâtre parisien avec lui. Il a su sélectionner dans son mind-map, les trucs percutants et pertinents à partager avec le spectateur et ça marche fantastiquement. Bref. Allez voir Yannick pendant que je me remets de ma jalousie.
